un-espace-de-poesie

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L'étang

Lorsque le médecin sort de son cabinet machinalement Jolan se lève et fixe son regard. Le médecin vient vers lui avec un sourire de prestance, un sourire indéchiffrable. Il lui tend la main et désigne ensuite du bras l’intérieur du cabinet en guise d’invitation à y prendre place. Il entre et attend debout devant le bureau, devant une chaise sur laquelle il pose ses deux mains. Le médecin s’installe et l’invite à s’asseoir.

 

Jolan souffre d’un cancer, il ne le sait pas, enfin si, un peu, il s’en doute… Depuis cette nuit ou il s’est réveillé la poitrine oppressée sans plus pouvoir respirer. Il avait fini la nuit assis dans son lit le dos appuyé contre le mur. Il avait cinquante ans, un passé de fumeur et n’avait jamais fait de sport. Pour lui, sans aucun doute, c'est un cancer des poumons. Le médecin confirme donc ce diagnostic, sans surprise.

 

Jolan rentre chez lui, dans son appartement du quatrième étage ou chaque chose a sa place. Il reste assis quelques instants sans penser à rien, devant l’écran noir de la télé et puis après une brève hésitation il se lève pour aller prendre un petit sac à dos dont il se sert parfois pour partir en randonnée. Il y met un paquet de biscuit, une bouteille d’eau, deux ou trois affaires insignifiantes. Le sac sur une épaule, il referme la porte de l’appartement derrière lui et descend par l’escalier ou il croise une voisine dont il ne connait pas le nom.

 

Il dépose son sac sur le siège passager de sa voiture, boucle sa ceinture et quitte la ville. Il roule machinalement se laissant guider par ses automatismes sans projet ni destination bien définis. Il roule comme il a toujours vécu,  sans réfléchir, pendant des heures, jusqu’à la tombée du jour. Jusqu’à ce petit étang au milieu de la forêt à quelques kilomètres de la maison de ses parents ou il a grandi. Il n’y était jamais revenu, l’endroit lui paraît à présent bien plus petit que dans son souvenir. Il n’ira pas plus loin ce soir, il peine à respirer.

 

Las, il quitte sa voiture et descend aux abords de l’eau puis s’assoit sur l’herbe fraîche qui borde cet étang entouré d’arbres. Il se laisse pénétrer par la paix de l’endroit. Il est seul. Il a toujours aimé être seul.

 

Alors qu’il se trouve dans une semi-obscurité, que le chant des oiseaux se fait plus rare et que seul le vent dans les branches trouble le silence, l’envie de prendre un bain s’impose à Jolan. Une envie physique, viscérale… Un besoin. Alors il enlève ses chaussures et puis ses chaussettes, sa veste, son pull et puis son pantalon. Il s’approche de la sombre et immobile surface de l’eau y pénètre doucement et plonge. La douce fraîcheur de l’eau l’envahie, l’enveloppe, il se laisse couler, nage sous l’eau dans l’obscurité et remonte à la surface. Il fait à présent nuit, il se sent bien, comme soulagé.

 

C’est alors que, regagnant la rive, il perçoit à l’endroit où il s’est déshabillé, un halo de lumière ou se dessinent les contours d’une personne assise. Saisi de stupeur, il s’arrête les yeux rivés sur cette apparition. Il rejoint alors prudemment la rive pour se tenir debout à quelques mètres en face de cette silhouette immobile et improbable. Il devine les lignes de son visage, le visage d’une femme aux traits saillants, les joues creusées, le tain pâle, une femme du même âge que lui, plus ou moins. Il ne sait quoi penser  de cette présence intrusive et énigmatique. C’est elle qui lui fait un petit geste de la tête en signe de reconnaissance, l’invitant à s’approcher. Que peut-il faire d’autre ? Il s’approche donc et se risque à un bonjour.

 

Elle le regarde et après un silence répond,

 

 

-Bonjour Jolan

 

 

Jolan la dévisage, se souvient de ce regard, un regard qui lui avait été si familier autrefois, un regard qui habite tellement bien cet endroit, cet étang…

 

 

-Doli ?

 

 

Elle sourit.

 

 

-Ben oui Doli, tu n’as quand même pas oublié. Tu dois avoir froid.

 

 

Elle lui tend une serviette et Jolan curieux et rassuré s’assoit à coté de Doli.

 

 

-Je me suis baigné aussi cet après-midi et puis hier soir aussi. Cela me fatigue quand je sors de l’eau, mais je m’y  sens tellement bien. L’envie est chaque fois plus forte. Alors je ne suis jamais loin d’ici. C’est comme si je n’avais pas le choix. Toi aussi donc tu as dû revenir ici. Tu n’es pas le premier que je vois, tu n’as pas encore l’air trop fatigué, c’est bien, comme ça on aura peut-être un peu de temps.

 

-Que veux-tu dire Doli ? Je passais juste par là et j’ai eu envie de revoir cet endroit. Je ne m’attendais pas à t'y voir, tu parles d’une coïncidence ! Qu’est-ce qui t’as amené ici ?

 

 

Doli sourit

 

 

-La même chose que toi, même si j’ai mis du temps à le comprendre. La même chose que Paco qui est passé la semaine dernière. Malheureusement pour lui cela a été plus rapide, on n’a pas vraiment eu le temps de discuter. Il est arrivé à bout de souffle, il n’a plongé qu’une seule fois, ça a suffit, il n’est pas revenu. Moi c’est plus long mais c’est sans espoir. J’ai rechuté d’un cancer que j’ai cru guéri quelques années. Les derniers examens m’ont condamné. Je ne connais pas l’échéance mais je suis arrivée au bord l’étang, je m’y baigne de plus en plus souvent, l’envie est toujours plus forte. Quand je sors de l’eau je suis à chaque fois un peu plus affaiblie.

 

 

Jolan fixe Doli dans les yeux. Il sait tout cela, il le sait depuis le début, depuis cette nuit où il s’est arrêté de respirer et à failli étouffer. Maintenant il ne peut plus faire semblant ou s’empêcher de penser pour nier l’évidence. Il est seul face à la mort comme l’est Doli à coté de lui. « Si tu veux demain on ira se baigner ensemble » Lui dit doucement Doli.

 

C'est ainsi qu'ils s’endorment l’un près de l’autre au bord de l’étang.

 

Le bruit soudain d’une cavalcade réveille Jolan et Doli en sursaut au petit jour. Ils ont à peine le temps de se retourner pour voir un homme et une femme avec deux jeunes enfants sortir de la forêt en touchant à peine terre avant de se précipiter dans l’eau dans un fracas d’éclaboussures.

 

Après plusieurs minutes à observer l’eau redevenue immobile et silencieuse Doli atterrée dis tout bas

 

 

-Tu te rends compte, une famille entière, si jeunes, je n’avais encore jamais vu ça…

 

 

-Que s’est-il passé ?

 

  

-Je ne sais pas, un accident de la route j’imagine pour être aussi brutal…

 

 

Le calme qui règne après ce coup de tonnerre est presque surréaliste, à se demander si cela n’était pas un rêve. La mort a des déclinaisons qui parfois nous échappent.

 

Doli semble tendue, presque agitée, impatiente. Jolan s’en aperçoit et sent la même tension monter en lui, la même envie impérieuse de plonger dans l’eau de l’étang. Il regarde Doli, elle paraît encore plus frêle que la veille, ses jambes ont manifestement du mal à la porter. « Allons-y » Dit-elle en prenant la main de Jolan.  « Je suis contente que tu sois là, de sentir ta main dans la mienne, j’ai tellement de souvenirs… »

 

 

Elle approche ses lèvres de la joue de Jolan et l’embrasse comme un frère. Jolan l’accompagne en silence et tous deux plongent dans la douce fraîcheur de l’eau de l’étang.

 

 

Jolan retrouve la terre ferme après quelques minutes de baignade. Il regagne l’endroit où il était assis avec Doli avant de plonger. Il regarde l’eau de l'étang redevenue immobile. Il n’a pas senti le moment où Doli à lâché sa main. Il ne l’a pas senti partir. Peut-être aurait-elle aimé prolonger un peu plus leurs retrouvailles. Elle semblait heureuse, Jolan se souvient de son sourire, de son regard, de ce dernier baiser, de cet au-revoir.

 

Il se sent fatigué et respirer lui demande de couteux efforts. Il est au bord de l’étang, au milieu de la forêt, c’est là son rendez-vous…  Il se tient prêt.

 

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06/03/2016
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