un-espace-de-poesie

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Vol AF 322 pour Istanbul

C'est un jour particulier pour Jolan. Aujourd'hui pour la première fois, il va porter la casquette de capitaine sur un vol international. Il n'avait jusqu'à présent piloté un avion que sous la responsabilité d'un pilote formateur. Maintenant qu'il est diplômé et officiellement pilote de ligne, il sera seul maître à bord. Un contrat tout juste signé chez Air France et Jolan pour la première fois de sa vie peut envisager l'avenir de manière sereine.

 

C'est avec un sentiment de fierté qu'il rejoint en uniforme l'aéroport international de Roissy Charles De Gaulle pour prendre les commandes d'un airbus A320 à destination de Istanbul. Dans les bureaux de l'aéroport Jolan retrouve son équipage, Sergio le co-pilote avec lequel il a déjà eu l'occasion de voler l'accueille chaleureusement. Ils sont de la même génération et partagent une réelle complicité. Le chef de cabine Giorgio est entouré des hôtesses qui travailleront sur le vol. Giorgio est un jeune et orgueilleux italien qui toise avec défiance le nouveau capitaine, craignant de le voir lui contester sa position de mâle dominant au milieu d'un équipage quasi exclusivement féminin. Jolan s'en fout, les filles ne l'ont jamais vraiment intéressé.

 

Jolan pilotera le vol AF 322 à destination de Istanbul décollage prévu à 11h45, temps de vol estimé à 3h30, le ciel est dégagé le vent est quasi nul et en ce début de printemps les conditions de vol sont idéales. En traversant la salle d'embarquement avec son équipage Jolan jette un oeil aux voyageurs qui attendent. A la fierté se mêle à ce moment là un sentiment de responsabilité. Il croise quelques regards emprunt d'admiration pour son uniforme.

 

Quelques minutes plus tard, il est enfin aux commandes et avec son ami Sergio, il passe en revue les organes vitaux de l'appareil avec la checklist d'usage. Tout est en ordre, l'appareil est récent et comptabilise peu d'heures de vol. Les bagages ont été chargées dans la soute, les passagers ont pris place, la fenêtre de vol va s'ouvrir de manière imminente. Jolan est concentré. "Tour de contrôle à airbus AF 322 à destination de Istanbul, autorisation accordée pour vous rendre piste numéro deux, décollage dans 5 minutes" Jolan actionne les commandes et dirige, comme il a appris à le faire, son avion au bout de la piste de décollage numéro deux où trois appareils le précèdent. Le premier appareil décolle et disparaît dans le ciel, et puis le second, Jolan positionne son appareil en bout de piste face au vent et après un délai de sécurité imposé entre chaque vol, la voix de la tour de contrôle résonne dans le cockpit. "Tour de contrôle à airbus AF 322 à destination de Istanbul autorisation de décollage accordée". Un frisson parcourt la colonne vertébrale de Jolan au moment où il pousse les gaz de son appareil pour le décollage, lorsqu'il quitte le sol, c'est un plaisir physique qui l'envahit.

 

L'avion prend de la hauteur et de la vitesse tout en se positionnant sur son cap. Dans quelques minutes, il aura atteint une altitude et une vitesse de croisière qui permettra à Jolan d'actionner le pilote automatique et aux passagers de se détacher. Giorgio règnera en maître sur son petit harem au service des passagers.

 

Altitude 8500 mètres, vitesse 900 km/h, Jolan s'apprête à stabiliser l'avion à 9 000 mètres. Il actionne la commande pour rétracter les ailerons sous les ailes et stopper ainsi l'ascension de l'avion. Un voyant rouge clignotant sur le tableau de bord lui indique l'échec de la manoeuvre. Nolan désactive la commande quelques secondes avant de la réactiver sans succès. L'avion poursuit son ascension, il atteint les 9 000 mètres. Il peut sans risque aller jusqu'à 10 000 mètres néanmoins Jolan est inquiet. Il n'y a aucune raison pour que les ailerons ne se rétractent pas, ils en a vérifié le bon fonctionnement avant le décollage. Après quatre essais infructueux pour stabiliser l'appareil Jolan et Sergio se trouvent confrontés à une situation inédite. L'appareil est désormais à 9 600 mètres et continue sa progression, le pouls de Jolan s'accélère.

 

"Bon Segio, on reste calme et on appelle en bas... Ici vol AF 322 à tour de contrôle problème technique à bord vous m'entendez ?... Ici vol AF 322 à tour de contrôle on a un souci sur le vol vous m'entendez ?" La radio reste muette, l'avion est à 10 500 mètres d'altitude... "Merde Sergio c'est quoi ce bordel ! on fait quoi là ?" Sergio reste muet lui aussi, il est livide et ne dissimule plus son état d'angoisse. Il regarde  désespérément Jolan avec un regard qui traduit l'incompréhension et la peur. L'appareil a dépassé les 11 000 mètres. A ce moment là c'est Giogio qui pénètre dans le cockpit

 

-Excusez moi capitaine mais pourquoi continuons nous de prendre de l'altitude ? Les passagers commencent à s'inquiéter ! 

-On a un problème Giorgio, on a une commande de bloquée qui nous empêche de nous stabiliser, la tour de contrôle ne répond pas, on essaye de gérer, de ton côté tu rassures les passagers, c'est pas le moment de paniquer OK ?

-Ok capitaine... Euh.. OK

 

Jolan a beau appliquer toutes les manoeuvres possibles pour faire entendre raison à l'avion, rien n'y fait. Il se sent fatigué et se tourne vers Sergio dont il n'entend plus la voix depuis quelques minutes. Le copilote a perdu connaissance, la tête penchée sur le côté il, semble dormir. La vue de Jolan se brouille, il perçoit le chiffre improbable de 20 000 sur l'altimètre. Il détache alors sa ceinture, il n'a plus d'espoir de trouver une solution au problème. Il se lève au prix d'un effort colossal, ouvre la porte du cockpit et découvre tous les passagers et l'équipage profondément endormis. Il peine à respirer et à rester debout, un voile lui tombe sur les yeux et puis plus rien...

 

 

***

 

Jolan ouvre les yeux après un long sommeil, il est allongé sur une moquette rase bleu pâle, un grondement sourd et persistant résonne dans sa tête. Il  reprend ses esprits, ce n'était pas un cauchemar, l'avion, la panne de la commande, l'incontrôlable ascension! Jolan se précipite dans le cockpit. Il voit la terre en bas. Un sentiment de paix l'envahit alors, l'avion plane tranquillement à une altitude manifestement stable. Il actionne une énième fois la commande défectueuse, celle-ci lui obéit comme si elle n'avait jamais dys-fonctionné. "Eh Sergio tu vois ça ! On est bon, ça marche à présent !" S'exclame-t-il euphorique en se tournant vers son ami. Le siège à ses côtés est vide, Jolan est seul dans le cockpit. "Merde il est où ce con ?"

 

"Pas grave" se dit-il, "je reprends les choses en main, l'avion est encore assez haut, on va redescendre tout doucement". Quelques minutes plus tard l'avion vole à l'altitude raisonnable de 10 000 mètres, reste plus qu'à savoir à quel point du globe il se situe. "Y fait quoi le Sergio, j'ai besoin de lui maintenant !". Le navigateur tourne dans le vide, impossible d'actualiser la position de l'appareil, il semble ne pas reconnaître les lieux. "Pas grave" se  dit encore Jolan, "Je vais reprendre un contact radio avec la terre, un guidage par une tour de contrôle est toujours possible". "Vol AF 322 à tour de contrôle, vous m'entendez ?... Vol AF 322 à tour de contrôle est-ce que quelqu'un peut me répondre, nous avons subi une avarie, le navigateur de bord ne me localise plus, besoin de guidage est-ce que quelqu'un m'entend ?" Silence radio... "Voilà que la radio ne marche plus à son tour ! tu parles d'un premier vol et Sergio qui s'est volatilisé ! On doit me faire une blague c'est pas possible..."

 

Jolan décide alors de se rapprocher de la terre pour naviguer à vue vers un aéroport.

 

Le relief se précise peu à peu, des montagnes et puis des plaines, de la forêt et encore des plaines mais pas la moindre ville. Une heure plus tard, même constat aucune trace d'activité humaine au sol, Jolan est perdu sans aucun moyen de se repérer, rien de ce qu'il voit ne lui rappelle un environnement connu et il est fort improbable de n'avoir survolé aucune trace de vie humaine en plus d'une heure. Cela n'arrive qu'au dessus d'un océan ou d'un désert, ce qui n'est pas le cas, manifestement.

 

Jolan distingue au loin une bande sombre, une surface plane quelque chose qui ressemble à un espoir de pouvoir enfin poser un appareil bientôt à cours de carburant. "Il n'est pas dit que je ne m'en sorte pas." Pense-t-il tout haut. Un survol de reconnaissance à une cinquantaine de mètres du sol confirme son pressentiment, il s'agit bien d'une piste d'atterrissage où pour le moins un endroit où il est possible de se poser. Jolan rigole tout seul dans le cockpit, "Sauvé ! me voilà sauvé Alléluia !" Jolan pose son avion sans encombre sur cette piste providentielle au bout de laquelle il peut enfin couper les moteurs dans un ouf de soulagement.

 

"Bon alors Sergio, l'est où celui là" dit-il tout haut en ouvrant la porte du cockpit. Jolan se fige devant la cabine entièrement vide de l'avion, il n'y a plus le moindre passager, plus personne... Jolan peut à se moment précis entendre battre son coeur. Il n'a jamais été enclin à l'irrationnel, mais là sa raison est dépassée. Sergio et tous les passagers se sont volatilisés, il a posé son avion dans un lieu parfaitement inconnu avec lequel il n'a pu établir le moindre contact radio et maintenant il va devoir sortir à l'extérieur, il ressent une légère angoisse teintée de curiosité.

 

Jolan actionne le mécanisme de la porte de l'avion, et pousse la lourde porte avec son épaule. L'air extérieur est doux. Il n'y a pas le moindre vent. Il peut entendre le chant de quelques oiseaux lointains. Il se trouve au milieu d'une nature paisible. Il n'a plus peur, il se sent même bien. Après avoir embrassé du regard les environs son regard se pose au pied de l'avion sur un groupe d'individus qui semble l'attendre. Une vieille femme se détache du groupe et s'approche les mains ouvertes vers Jolan, elle sourit et lui dit dans un soupir "Te voilà enfin mon fils..." Jolan s'approche d'elle sans savoir comment il a rejoint le sol et prend sa mère dans ses bras. Sa mère qui était partie rejoindre le ciel alors qu'il n'avait pas encore dix ans. "Je comprends maman, je suis mort, c'est cela ?" "Non mon fils, tu le vois bien que tu n'es pas mort, tu vis simplement ailleurs désormais, tu nous as rejoint, tu as rejoint le monde des gens en paix". La main de la vieille femme essuie une larme sur la joue de son fils.

 

A des milliers d'années lumières de là, sur la planète terre, dans un petit village du nord de la France, une assemblée silencieuse se tient devant le cercueil de Jolan faisant face au caveau familial où il sera déposé a côté de celui de sa mère. Les autorités ont mis plusieurs jours à retrouver la carlingue du vol AF 322 à destination de Istanbul qui s'est abîmé en mer suite à une avarie confirmée par la lecture des boites noires de l'appareil. L'accident n'a fait aucun survivant. C'était le premier vol en tant que capitaine du jeune pilote Jolan.

 

 

©Un espace de poésie

 

 

 

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30/05/2016
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