un-espace-de-poesie

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Dans tes rêves!

Jolan est parti tôt ce matin. Il a réservé un train qui lui permet d’arriver à Paris en tout début d’après-midi. Il peut ainsi se rendre tranquillement à son hôtel proche de Bercy pour y déposer ses affaires et se préparer pour le concert prévu à vingt heures. L’ouverture des portes est annoncée pour 17h30. Il y sera, même si le fait d’avoir une place numérotée ne l’oblige pas à y être aussi tôt. Il veut prendre son temps, profiter de l’endroit, de l’ambiance, de la tension qui va progressivement monter avant l’entrée en scène du groupe.

 

Jolan sait aussi, pour l’avoir vécu, que Springsteen aime réserver des surprises à ses fans les premiers arrivés. Ainsi, trois ans auparavant au Stade de France, il les avait accueillis en fin d’après-midi sur la scène avec sa guitare en chantant quelques-unes de ses chansons avant de disparaître à la hâte dans les coulisses pour ne revenir que trois heures plus tard pour le début du concert. Jolan y était et en garde presque un meilleur souvenir que le concert lui-même.

 

Jolan est donc là à 17h30 aux portes du Palais omnisport de Bercy. Après les avoir franchies, il ressent une jubilation intérieure, le plaisir d’y être,  d’être dans l’instant qui précède un moment unique, un de ces moments qui redonne sens à la vie. Il se sent heureux, tout simplement.

 

Sa première hâte est de trouver sa place pour mesurer la distance qui le séparera de la scène et la visibilité dont il pourra jouir. Il passe devant les stands de gadgets et autres tee-shirts à l’effigie du chanteur sans s’y arrêter.

 

Il s’arrête cependant un peu plus loin pour s’offrir une bière dans un gobelet collector qui rejoindra sa petite collection. Jolan trouve ensuite sa place dans les gradins, un peu loin de la scène à son goût, mais à son goût, il est toujours trop loin de la scène. Il s’en satisfait cependant. Il s’assoit et savoure l’instant. Les gens s’installent, les techniciens s’affairent.

 

Passé un certain temps, regardant le fond de son gobelet vide, Jolan décide de se rendre aux toilettes pour anticiper le désagrément d'une envie impérieuse en plein concert.

 

C'est en ressortant des toilettes qu'il tombe nez à nez avec Antoine de Caunes, l'animateur télé, connu pour être un fan de la première heure de Bruce Springsteen, d'avoir été le premier à le découvrir et à le faire connaître en France au début des années soixante-dix. Allant l'écouter et le rencontrer dans les clubs du New Jersey où le jeune chanteur se produisait avant de connaître la notoriété. C'est là qu'ils sont devenus amis et le sont resté jusqu'à présent.

 

Dans la spontanéité de l’instant Jolan qui est d’ordinaire un garçon réservé et peu audacieux le salue en lui tendant la main. L’animateur lui rend tout aussi spontanément son salut avec un sourire de sympathie. « Alors il est en forme ce soir ce soir le patron ? » interroge Jolan. Antoine rie alors de bon cœur face à Jolan « Ah ça j’en sais rien je ne l’ai pas encore vu ce soir ! j’y allais justement… »

 

 -Vous, vous en avez de la chance ! 

 

-Ca vous dit ?

 

Jolan reste silencieux et incrédule face à une telle suggestion aussi improbable que cette rencontre à la sortie des toilettes. Un sourire se dessine sur les lèvres de l’animateur.

 

-Venez si vous voulez, j’ai accès à sa loge, cela ne posera pas de problème, comment tu t’appelles ?

 

-Euh… Jolan… Jolan

 

Et Jolan suis donc Antoine comme un enfant partant à la rencontre du Père Noël. Ensemble ils traversent les allées du Palais, descendent des escaliers et finissent par arriver à un passage réservé gardé par deux vigiles qui laissent passer Antoine et Jolan après un petit signe mutuel de reconnaissance. L’atmosphère, derrière cette barrière est très différente, plus calme, il y a des techniciens qui passent avec du matériel, des équipes de journalistes, quelques inconnus qui semblent être là comme chez eux et puis des couloirs et des portes, des loges. Roy Bittan, le pianiste de la bande fait irruption à l’angle d’un couloir. Il salue Antoine comme un ami et tend la main à Jolan en lui lançant un regard curieux et sympathique. Jolan lui sert la main, comme dans un rêve. Vient ensuite John Landau le producteur ravi, à son tour, de croiser Antoine « Bruce est là » lui lance-t-il « dépèches toi le show approche ! » Fatalement Antoine et Jolan arrivent devant la porte de la loge de l’artiste, Jolan peut alors entendre chacun des battements de son cœur aussi clairement que la grosse caisse de Max Weinberg (le batteur du groupe) attaquant Badlands.

 

Très naturellement Antoine frappe à la porte de l’artiste. « Come on ! » Hurle une voix familière de l’autre côté. Une voix familière qui cependant a toujours pour Jolan été émise par une boite ou véhiculée par des ondes, une voix familière dématérialisée. La présence charnelle de cette voix familière derrière la porte, c’était comme si un mur s’était effondré pour Jolan, comme si cette voix pour la première fois venait de l’intérieur et non de l’extérieur. Il se sent défaillir quand Antoine ouvre la porte.

 

Les deux hommes se tombent dans les bras en riant en échangeant quelques camaraderies. Puis ils se tournent vers Jolan et sans qu’Antoine n’ait besoin de faire les présentations Bruce salue Jolan d’une chaleureuse poignée de main accompagné d’un mot de reconnaissance et de remerciement d’être là pour lui. Jolan est dans une autre dimension, il sourit, remercie, se surprend à pouvoir prononcer deux ou trois mots en anglais pour dire son admiration. Il ose même demander de prendre une photo avec son idole. C’est Antoine qui immortalise l’instant.

 

Les deux hommes, qui commencent ensuite à discuter, oublient rapidement Jolan. Celui-ci fait alors discrètement deux ou trois pas en arrière pour prendre la porte et s’éclipser de la loge sans déranger, sans être vu.

 

C’est ainsi qu’il se trouve dans les coulisses du Palais à cheminer dans les couloirs avec de la peine à croire ce qu'il vient de vivre. Au bout d’un temps qu’il ne mesure pas lui-même, mais qui lui paraît bien long au moment où il se ressaisit, il s’aperçoit qu’il ne sait pas où il se trouve. Il ne reconnaît pas les lieux et comprend qu’il est perdu dans un dédale de couloirs. Il entend le grondement sourd de la salle qui s’impatiente et scande le nom de Bruce. Le concert est imminent.

 

Jolan sent la panique monter en lui, il ouvre des portes, les pièces sont vides, il ne croise personne. Il entre dans une petite pièce sombre qui donne sur un espace plus grand d’où il entend clairement le bruit de la salle. Il s’approche en évitant nombre de fils et de câbles électriques qui courent sur le sol et jette un œil à cet espace dont il pressent l’importance. Il y a trois guitares sur des trépieds à côté d’un piano à queue. Jolan détourne son regard sur le côté et découvre les gradins remplis du Palais omnisport, il est seul face à des milliers de personnes, invisible depuis sa petite cachette.

 

Toute une foule qui se lève comme un seul homme dans un hurlement ahurissant quand les premiers membres du groupe entrent en scène.

 

Il est trop tard pour changer de place, Jolan assistera au concert depuis son trou de souris au plus près des artistes. Il s’abandonne à son plaisir, personne ne le croira jamais, peu importe. Bruce entame dans une clameur jubilatoire et indescriptible son premier morceau, « The ties that bind » les liens qui unissent. Jolan voit ce que personne ne voit lors d’un concert, les échanges entre les musiciens, les techniciens qui œuvrent en coulisses, qui distribuent les guitares. Les mains des musiciens qui s’agitent sur les instruments, leur concentration, leurs grimaces et leurs sourires.

 

Au troisième morceau Jolan s’aperçoit qu’il aurait une meilleure visibilité en passant de l’autre côté de l’ouverture d’où il assiste au concert. Il a, à vue d’œil trois mètres à parcourir pour y arriver. Il s’y précipite rapidement et se prend lourdement les pieds dans les câbles qui traînent le sol de la pièce. Une grosse étincelle sort du mur d’où le câble vient de s’arracher. Jolan s’écrase au sol et le silence s’abat subitement sur la scène.

 

Allongé par terre, la tête entre les mains, immobile dans ce silence inopportun, Jolan ose à peine imaginer ce qu’il vient de faire. Il se recroqueville sur lui-même dans le coin de la pièce. Il aimerait disparaître.

 

Et puis il entend des gens s’agiter et crier derrière la porte de sa cachette. Les techniciens s’affolent à la recherche de la panne. Ils vont entrer dans la pièce d’une seconde à l’autre. S’ils trouvent Jolan ici s’en est finit de lui. Alors se ressaisissant, il décide d’échapper à son sort. Du regard, il fait le tour de la pièce. La seule issue possible, c’est la scène. Il repère qu’en longeant le fond de la scène, il peut accéder à un passage, un couloir qu’il peut atteindre sans être vu. Il n’a pas le choix, les yeux fixés sur son objectif, sur son unique chance de survie, au moment où trois techniciens ouvrent la porte de sa cachette, il se précipite sur la scène sans voir que ce maudit câble lui enserre toujours le pied. Le sol se dérobe sous ses pieds. Jolan après un bref vol plané retombe lourdement sur une guitare qui s’écrase sous son poids au beau milieu de la scène.

 

Les regards ahuris des membres du groupe se figent sur ce corps vautré sur le sol parsemé de débris de guitares.

 

C’est Steve le guitariste qui, dévisageant Jolan, sort le premier du silence « Merde mec !! C’est quoi ce bordel !! »

 

***

 

C’est un tonnerre d’applaudissements qui extirpe Jolan du sommeil où il avait sombré. Les tambours du puissant Max retentissent au son des premières notes de Hungry Heart, la chanson préférée de Jolan. Une chanson qu’il désespérait de voir un jour Springsteen chanter sur scène. Il se lève tape dans ses mains et chante avec le public le premier couplet de la chanson:"Got a wife and kids in Baltimore Jack, i went out for a ride and i never went back..." . La bière lui est tombée sur la vessie alors qu’il s’était assoupi. « Merde se dit-il, j’aurai dû aller aux toilettes avant ! »

 

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15/03/2016
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